Laïcité et Europe

 

 

 

LA LAÏCITE ET L'EUROPE UNE APPROCHE MACONNIQUE A L'AUBE DU XXI° SIECLE

La laïcité, un mot dont le contenu et les valeurs qu'il sous-tend caractérise, dans un certain nombre de pays européens l'institution républicaine ou la forme républicaine de l'Etat, est de nouveau à l'honneur. En France, où les francs maçons ont été associés de près ou de loin à l'émergence, au développement et à la défense de la République, la laïcité, ce principe de la séparation de la société civile et de la société religieuse, l'Etat étant neutre entre les religions, la laïcité donc, sujet plus que sensible dans l'Hexagone, est toujours débattu dans les loges du Grand Orient de France et peut-être ailleurs. La tentation serait de croire que ce concept de laïcité ainsi entendu excluraît les autres formes d'Etat où sont pourtant observées et respectées des valeurs démocratiques, les Droits de l'Homme tout court. Nous sommes donc loin d'une telle confusion ou d'un tel amalgame. Mais alors, d'où vient que nous en arrivons à en faire l'objet d'un travail associé à une certaine idée de l'Europe ? Parce qu' au-delà du fait d'être une association d'Etats souverains, l'Union Européenne est surtout une communauté de valeurs, reformulées et organisées en vue d'être concrétisées au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Et c'est peu dire que nous francs maçons réfléchissons et travaillons avec un certain nombre de valeurs. Parce que certaines de ces valeurs sont aujourd'hui menacées de marginalisation sinon de dissolution dans une future uniformité insidieusement encadrée par l'incontournable mondialisation. Parce que dans cette Europe, l'homme, le citoyen, le travailleur, le penseur ne trouvent plus leur compte. Parce que les décideurs ne sont plus maîtres de leurs décisions. Parce que les centres de décisions échappent le plus souvent au contrôle du citoyen. Parce qu'enfin cette Europe est menacée par toutes sortes de dérives émanant de ses propres institutions, des hommes et des femmes qui sont en charge de leur fonctionnement, des égoïsmes d'Etats membres , etc ...

CULTURE LAÏCISEE

Un seul exemple suffirait à nous en convaincre. C'est celui de la culture dans cette Europe qui se voudrait cohérente. Mais la culture, sujet lui aussi fort sensible, à quoi peut-elle répondre aujourd'hui face aux enjeux et aux défis du progrès et du bien-être des hommes ? S'agirait-il de cette culture promise par les vendeurs de " puces ",, l'immense réseau de communication à travers lequel les citoyens accéderont à la connaissance multipliée capable de résumer en tours de magie ce qu'ils nomment déjà " l'Europe de l'intelligence " ? Il est évident que pareille éventualité fait trembler et signifie que les marchands d'idées projettent de sauvegarder à leur façon notre santé spirituelle. Le risque essentiel est d'imaginer que la culture européenne puisse devenir unique comme la monnaie. Utopie ou observation, il faudra choisir en toutes connaissances de cause. Il se trouve qu'en Europe, la culture s'avère à la fois disparate et tumultueuse, qu'elle est marquée par l'universalité de ses promoteurs qui, au cours des siècles, l'ont façonnée dans le désordre, la diversité et l'impertinence, si l'on peut qualifier ainsi le goût inné de bousculer les règles du conformisme. Le génie des hommes et des femmes de ce continent ne se réduit pas dans cette variété mais dans le dialogue entretenu entre ces multiples pluralités, l'essentiel repose sur l'antagonisme du moderne et de l'ancien. Cette richesse si originale naît de l'élan des oppositions et de la somme des sensibilités. L'Europe s'affirme très tôt comme le lieu d'une culture laïcisée où tout a pu se dire et s'entendre, ceci, cela et leur contraire. Aucune opinion, en dépit des censures, n'a baissé pavillon, aucune idée n'a porté en elle sa part de sacré ou de malédiction au point de le soustraire aux impératifs du débat et de la discussion. Par, une sorte de miracle intellectuel, le sacré a affronté sur la place publique les assauts du profane sans connaître les affres de la profanation. Ce sont là autant de jalons pour une problématique au coeur de laquelle la laïcité devra jouer un rôle non négligeable dans une Europe où la politique devient une marchandise gérée par des plans marketing et communication de moins en moins porteur d'un idéal.

LAÏCITE ET CHAMP D'APPLICATION

Aucune source ne donne de la laïcité une définition satisfaisante ni aucune organisation, aucun parti politique, aucun syndicat n'admet la position de l'autre. Est-ce à dire qu'au seuil du troisième millénaire la laïcité n'a pas encore ses références ? C'est vrai que de la lutte anticléricale au suicide des chômeurs, de la défense des homosexuels à la réforme de l'armée, chacun peut y trouver satisfaction. Et puis, il y a les autres, ceux qui dans la laïcité ne voient que la défense de l'école publique. Nous avons essayé tout à l'heure, dans une approche succincte de dire ce qu'on entendait par laïcité. En fait, au sens strict du terme, la laïcité désigne la séparation entre l'Etat et le Dogme quel qu'il soit. René Rémond disait : " Ce qu'il y a d'essentiel dans l'idée de laïcité, c'est la reconnaissance de la différence entre ce qui est du domaine de l'Etat et ce qui relève de la conscience individuelle ". En d'autres termes, la laïcité, c'est la liberté de conscience pour soi et pour les autres, c'est la tolérance, l'acceptation de l'autre. Certes, la laïcité de l'an 2000 n'est plus tout à fait la même que celle que prônait le radicalisme au tournant du siècle dernier. Elle a un contenu et contient encore un ferment idéaliste dont seul l'homme est le référent. Etre laïque, en effet, c'est être pour l'émancipation et le progrès de l'homme. C'est être pour l'abolition de tous les esclavages, celui né de la " race", de l'argent, des privilèges, des dogmes, des vérités imposées. Ainsi la laïcité apparaît-elle comme le résultat d'une évolution politique avancée. L'Etat moderne n'obéit qu'à ses propres principes et la société civile aussi existe et fonctionne librement. C'est cela la laïcité, et les pays qui ne l'ont pas compris sont généralement confrontés à des difficultés internes graves. Parmi les grands défis que la laïcité doit relever aujourd'hui, il y a l'Europe où coexistent, nous l'avons évoqué, d'autres modèles. La laïcité est plus que la simple neutralité, c'est l'affirmation d'un certain nombre de valeurs positives. La laïcité doit rester vigilante à l'égard de ceux qui voudraient atteindre l'homme dans sa liberté, La mémoire collective se souvient de la Saint-Barthélémy, de l'Inquisition, de l'Affaire Dreyfus. L'Eglise fut majoritairement anti-dreyfusarde, donc intolérante. Il faut admettre que la laïcité est un combat , pas contre la religion en tant que telle, mais contre le retour de celle-ci dans la sphère publique. La laïcité n'a aucune hostilité, aucun mépris à l'égard de la religion, elle souhaite simplement qu'elle reste écartée des affaires de l'Etat. La Laïcité est la solution à beaucoup de conflits. Elle doit se manifester pour inventer et proposer d'autres chemins que ceux de la haine, de la violence, du mépris. Les défenseurs de la laïcité doivent proposer des solutions, ils ne doivent pas s'enfermer dans un négativisme improductif. Ils doivent réfléchir et offrir d'autres issues aux vrais problèmes, ceux qui affectent la société tout entière. Ils doivent réfléchir pour participer au mieux être de l'humanité, ils ne doivent pas se contenter de dresser des bilans, de faire des constats. Etre laïque, c'est être un militant pour la liberté, l'égalité, la fraternité. Les ateliers maçonniques sont, en cela, des lieux privilégiés. Le maçon militant humaniste et laïque doit participer à la construction du monde de demain. Mais que nous offre l'Europe aujourd'hui plus qu'hier ?

L'EUROPE POUR QUI ? POURQUOI ?

Partie d'un reflexe de survie, de réhabilitation autant que de défense après l'horreur de la Seconde Guerre Mondiale, l'idée d'une Europe unie et solidaire était perçue comme un projet d'humanité. Cette idée a représenté un immense espoir de paix. De ce fait, les peuples européens apprenant à se connaître en se rapprochant, en s'unissant, pourraient établir cette concorde universelle que tous les citoyens (et plus encore les Francs-Maçons) portent dans leur coeur. On a pu voir, effectivement, au cours des années, se dessiner les contours d'une union européenne et le rêve ainsi prenait corps d'une Europe des peuples liés par la solidarité et la conscience d'appartenir à un ensemble. Chacun y conservait sa personnalité, ses coutumes, ses lois, son originalité. Malheureusement, la suite de la construction européenne fit apparaître un certain nombre de dérives. Par exemple, sous prétexte d'uniformisation, la Commission Européenne, composée, il faut le savoir, de personnalités désignées par leurs gouvernements respectifs et donc non élues, a pris des décisions dont certaines sont dérisoires (s'occuper de la taille et de la forme des concombres !) d'autres plus contestables, d'autres en revanche tout à fait dignes d'intérêt, comme la tentative d'unification des droits sociaux. Sur ce dernier point, certains membres de l'Europe comme la Grande Bretagne se sont refusés à participer. Ces faits auraient pu être mis sur le compte des premiers balbutiements d'une grande oeuvre en devenir si, peu à peu, il était apparu que l'Europe qui nous était proposée, était avant tout une Europe économique, voire anti-sociale, à tel point qu'aujourd'hui le seul grand projet de l'Europe est beaucoup plus l'Euro que le rapprochement des hommes. Tout cela se place dans un contexte dit de mondialisation qui inquiète les Francs-Maçons que nous sommes et qui nécessitera que nous ayons sur ce sujet, une vraie réflexion dont nous soulignons la légitimité. Mais plus graves sont les dangers que l'Europe en construction fait courir à notre conception de la laïcité. Dans ce contexte, il faut citer une décision du 7 décembre 1976 par laquelle la Cour de Justice a donné raison à des parents qui refusaient de laisser leur enfant suivre des cours d'éducation sexuelle dans une école publique et cela, pour des motifs tirés de leurs convictions religieuses ! Par ailleurs, nous savons qu'en Europe aujourd'hui seuls la France et le Portugal sont constitutionnellement laïques. En outre, nous avons que quelques dispositions habiles de la Commission Européenne pourraient mettre en cause la laïcité à la française sous prétexte d'harmonisation des législations des pays européens. Mais plus grave encore les Eglises, en tentant de se faire reconnaître comme fait culturel européen, contiennent potentiellement l'exclusion de la Franc- Maçonnerie et des idées qu'elle défend. Il est évident que l'Europe qui harmonise avec froideur les lois, les règlements, les monnaies, les esprits, cette Europe que le traité de Maastricht définit comme essentiellement économique, libérale et donc pas sociale, cette Europe n'est pas celle que nous appelons de nos vceux. Ce n'est pas l'accord entre les financiers qui réalisera l'Europe porteuse de paix qui est la nôtre mais celle où les hommes de tous les pays pourront se regarder dans les yeux et se reconnaître pour frères.

UNE CONCLUSION ?

Une laïcité vive doit entretenir une confrontation entre des convictions diverses, nourries de la diversité des traditions culturelles, pour déterminer les points communs qui fondent une volonté de vivre ensemble. Dans des sociétés qui changent rapidement, les Francs- Maçons doivent contribuer à fournir les points de repère qui puissent avoir une signification commune. Si un besoin de sens est perceptible dans nos sociétés, nous ne devons pas nous tromper de diagnostic. Au total, la laïcité est une valeur fondamentale, une référence collective, facteur d'intégration Politique et sociale. Nous devons en avoir une conception large qui dépasse le seul débat religieux. Elle est inséparable d'une réflexion sur la citoyenneté. Le monde a également besoin de laïcité, c'est souvent un gage de concorde. Les Francs-Maçons sont aux côtés de tous ceux, qui partout dans le monde et singulièrement en Europe, combattent les intégrismes, les myopies politiques, les dérives bureaucratiques et tous les fanatismes. Les Francs-Maçons vont dans le sens d'une laïcité tolérante dans une Europe aux ambitions, aux projets et aux objectifs humains. Qu'on le veuille ou non, les Francs-Maçons sont bel et bien les architectes de l'avenir.

 

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